La quadriphonie le rêve inachevé du son surround

La quadriphonie, le rêve inachevé du son surround

À retenir

La quadriphonie est la première tentative de son surround grand public : quatre canaux, quatre enceintes aux coins de la pièce. Née à la fin des années 1960, elle a disparu avant la fin des années 1970. Elle est restée un échec commercial à cause de problèmes techniques et d’une guerre de formats incompatibles : SQ (CBS), QS (Sansui) et CD-4 (JVC et RCA), défendus par des intérêts opposés. L’idée n’est pourtant pas morte : ses technologies ont nourri l’enregistrement domestique, l’ambisonie et le surround d’aujourd’hui.

Année Événement
1969 Vanguard commercialise aux États-Unis les premières bandes quadriphoniques à bobines
1970 Peter Scheiber présente sa matrice à l’AES ; Electro-Voice lance le Stereo-4, premier système quadriphonique commercial pour disque
1971 Sansui introduit le synthétiseur QS-1, base de son système QS
1972 CBS lance le SQ ; TEAC commercialise les premiers enregistreurs quatre pistes domestiques
1973 Sansui présente le décodeur Vario-Matrix ; The Dark Side of the Moon sort en version quadriphonique SQ en décembre
1975 Les récepteurs « tout-format » arrivent ; RCA cesse de publier de nouveaux disques CD-4
1979 EMI/Angel arrête sa série classique SQ ; derniers titres QS vers 1979-1980

La promesse : une salle de concert dans le salon

Sur le papier, l’idée est séduisante : placer l’auditeur au centre d’un carré de quatre enceintes et lui restituer l’ambiance d’une salle, y compris ce qui vient de l’arrière. À l’époque, le disque vinyle n’a été adapté à la stéréo que depuis peu, et l’industrie voit dans les quatre canaux la suite logique.

1969-1972 : d’abord la bande, puis le disque

Le premier support est la bande magnétique, qui offre naturellement quatre pistes indépendantes, dites « discrètes ». Dès juin 1969, le label américain Vanguard commercialise des bandes quadriphoniques à bobines, d’une qualité jugée excellente à l’époque mais coûteuses et confidentielles. Des cartouches 8 pistes quadriphoniques suivent, puis la quête du vrai marché de masse : le disque vinyle.

Magnétophone quadriphonique présenté au salon Fiarex 72, dans le bâtiment du RAI à Amsterdam
Un magnétophone quadriphonique au salon Fiarex 72, dans le bâtiment du RAI à Amsterdam, classé sur Wikimedia Commons parmi les modèles Akai. Photo Anefo / Nationaal Archief, via Wikimedia Commons.

Faire tenir quatre canaux dans un sillon conçu pour deux est tout le problème. Deux familles de solutions apparaissent. Les systèmes matriciels encodent les quatre canaux dans les deux d’un sillon stéréo ordinaire, puis les décodent à la lecture. Le système discret CD-4 ajoute, lui, une porteuse ultrasonique. La matrice dérive des travaux de Peter Scheiber, présentés à l’AES en 1970, et Electro-Voice lance la même année son Stereo-4, considéré comme le premier système commercial pour disque. En 1971, Sansui introduit son synthétiseur QS-1, base du système QS développé par l’ingénieur Ryosuke Itô. CBS rachète de son côté les droits de la matrice de Scheiber, la baptise SQ et la lance en 1972, avec des appareils de Sony, Fisher, Lafayette, Marantz et Pioneer pour accompagner le lancement.

La guerre des formats

CBS, premier éditeur américain, détient les droits du SQ : ses concurrents rechignent à verser des redevances à un rival. JVC et RCA proposent alors le CD-4, qui évite ces redevances mais impose un sillon taillé plus profond et une cellule à diamant Shibata, capable de lire des fréquences jusqu’à 45 kHz. Sansui joue une troisième carte : offrir le QS sans redevance à tout éditeur, quitte à ne gagner de l’argent que sur le matériel. Des labels comme Vox, Turnabout, Ode, Ovation ou ABC s’y rallient, puis Decca.

Au Japon, les organismes professionnels (EIA-J et JPA) tentent de trancher en désignant la matrice de Sansui comme « matrice régulière » (RM). CBS et RCA, qui ont trop investi, refusent de s’y plier, et aucun système ne devient la norme aux États-Unis. Effet secondaire : n’importe quel fabricant pouvait ajouter un décodeur « RM » sans payer Sansui, d’où la mention « RM » plutôt que « QS » sur de nombreux récepteurs d’autres marques. L’anecdote qui résume le mieux la confusion date de 1976 : le producteur Mike Thorne publie Quadrafile, un double album dont les quatre faces portent la même musique, chacune dans un format quadriphonique différent (QS, SQ, CD-4 et UD-4).

1975 : les récepteurs « tout-format » et le problème du décodage

Face à l’incertitude, les fabricants tentent de couvrir tous les cas. En 1975, les récepteurs dits de seconde génération embarquent des décodeurs SQ, QS (ou RM) et CD-4 : Pioneer QX-949 et QX-747, Sansui QRX-7001, 8001 et 9001, Kenwood KR-8840 et KR-9940. Le préfixe QRX de Sansui signale précisément ce type d’appareil, comme le détaille l’article sur le décodage des numéros de modèle.

Pour l’auditeur, le gain reste pourtant mince. Les premiers décodeurs matriciels séparaient mal les canaux : de 3 à 10 dB, contre environ 25 dB pour un disque stéréo ordinaire, d’après un historique de collectionneurs. Sur les premiers décodeurs SQ, la séparation entre l’avant et l’arrière ne dépassait pas 3 dB. Le décodeur Vario-Matrix de Sansui (1973) annonce 20 dB, et les meilleurs décodeurs à logique, comme le Tate II, atteindront 35 à 40 dB, mais vers 1979, trop tard pour sauver le format.

Les artistes, eux, avaient joué le jeu

La quadriphonie reste un vrai terrain d’expérimentation pour les ingénieurs du son. Alan Parsons raconte avoir enregistré plusieurs passages de The Dark Side of the Moon en pensant à la réduction quadriphonique : les horloges de « Time » ont été construites sur quatre pistes, dans une image quad imaginaire, après avoir servi de test quadriphonique. L’album sort en SQ chez Harvest en décembre 1973, avec un remix supervisé par Parsons. À l’inverse, certains projets restent dans les tiroirs : Hotel California des Eagles, mixé pour une sortie quadriphonique, voit celle-ci abandonnée à la disparition du format.

Ce qu’il en reste

Le premier héritage est inattendu : en 1972, TEAC lance les premiers enregistreurs quatre pistes domestiques, avec Simul-Sync pour superposer des prises, alors même que les bandes quadriphoniques préenregistrées déclinent. Les musiciens en font la base de leurs premiers home studios, un prolongement de la technologie du magnétophone à bandes sur laquelle repose toute cette histoire.

L’ambisonie, née en Grande-Bretagne dans les années 1970 autour de chercheurs comme le mathématicien Michael Gerzon, formalise ce que la quadriphonie ne faisait qu’approcher. Son format UHJ réutilise la technologie matricielle de la quadriphonie : le « HJ » renvoie à une matrice quadriphonique de la BBC. Dolby Surround est lui aussi un système à matrice de phase, de la même famille que le QS, et le home cinéma des années 1990 a relancé l’intérêt pour la musique multicanal. The Dark Side of the Moon, dont les horloges avaient été conçues comme un test quad, existe aujourd’hui dans un mix Dolby Atmos de 2023.

Pour écouter les disques de cette époque aujourd’hui, l’article sur l’écoute de la quadriphonie détaille ce que chaque format exige comme matériel.

Sources

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