vu-mètre de près

Le vu-mètre, à quoi sert-il vraiment ?

À retenir

Le vu-mètre n’a pas été conçu pour mesurer le signal, mais pour aider un opérateur à viser un niveau cible, le fameux 0 VU. Né en 1939 d’une collaboration entre Bell Labs, CBS et NBC, il lisse le signal sur environ 300 millisecondes : son aiguille suit à peu près le volume tel qu’on le perçoit et ignore les pointes brèves. Sur une platine cassette ou un magnétophone, il sert à régler le niveau d’enregistrement. Sur un amplificateur, l’aiguille qui bouge n’est en revanche pas toujours un vu-mètre : cadran de puissance chez McIntosh, indicateur d’accord sur certains récepteurs. Quant au surnom « pratiquement inutile » que lui donnait la BBC, il repose sur un malentendu d’étalonnage.

Un problème de radio, en 1939

À la fin des années 1930, la radio se développe vite et les diffuseurs doivent surveiller le niveau de leurs programmes de façon fiable. En Europe, plusieurs radios nationales ont déjà mis au point des indicateurs de crêtes (PPM, pour peak programme meter) : allemands, scandinaves, britanniques. Leur rôle est de protéger les émetteurs de la surcharge, et ils reposent sur une électronique à lampes complexe et coûteuse. Les diffuseurs américains les jugent peu praticables pour leur industrie et veulent une solution plus simple, moins chère, qui reflète surtout le volume tel qu’un auditeur le perçoit.

Bell Labs, CBS et NBC conçoivent donc en 1939 le Standard Volume Indicator, décrit dans un article de 1940. Il tient en trois éléments passifs : un atténuateur réglable, un redresseur à oxyde de cuivre et un galvanomètre aux caractéristiques très précises, dont l’aiguille met volontairement 300 millisecondes à monter ou à redescendre. L’échelle étant graduée en « volume units », le nom VU est resté. Sa spécification vit encore, presque inchangée, dans la norme CEI 60268-17.

Critère Vu-mètre (VU) Indicateur de crêtes (PPM)
Origine États-Unis, 1939 Allemagne et Royaume-Uni, années 1930
Temps de réponse 300 ms 10 ms (BBC) ou 5 ms (DIN)
Ce qu’il indique Niveau moyen, proche du volume perçu Quasi-crête du signal
Retour de l’aiguille 300 ms Lent : 24 dB en 2,8 s (BBC)
Marge à prévoir au-dessus du repère Jusqu’à 18 dB 9 dB

Ce que l’aiguille indique, et ce qu’elle ignore

La masse de l’aiguille lisse le signal : le vu-mètre ne mesure pas les crêtes, il les infère. Un claquement de caisse claire ou une corde pincée peuvent dépasser de plusieurs décibels ce qu’il affiche. Ce n’est pas un défaut de conception : l’instrument a été pensé pour qu’on vise un niveau cible, pas pour mesurer le signal. Le cadran porte d’ailleurs deux échelles : l’une en décibels par rapport à 0 VU, l’autre en pourcentage de modulation de 0 à 100 %, héritage de la radio AM, 100 % correspondant à 0 VU.

Sur un signal propre, une aiguille à peu près verticale convient. Trente degrés dans le rouge, c’est trop fort ; trente degrés à gauche, c’est trop faible. Seul le passage du noir au rouge, à 0 VU, compte vraiment : c’est l’angle de l’aiguille qu’on lit, pas les chiffres.

Le malentendu de la BBC

Une plaisanterie, longtemps répétée parmi les ingénieurs de la BBC, voulait que VU signifie « virtually useless », pratiquement inutile. L’ingénieur Hugh Robjohns, qui l’a entendue lors de sa formation à la BBC au début des années 1980, y voit aujourd’hui un malentendu d’étalonnage. Les magnétophones du commerce étaient calibrés d’usine pour que 0 VU corresponde à +4 dBu, alors que le niveau nominal des studios de la BBC était de 0 dBu. Les aiguilles sous-évaluaient donc le signal de 4 dB et, sur un cadran aussi compressé, bougeaient à peine. Face au PPM maison, gradué de 1 à 7, le vu-mètre paraissait terne. Correctement aligné sur ce niveau nominal, il redevient parfaitement utile : 0 VU est en réalité défini comme le niveau d’exploitation du système, quel qu’il soit.

Sur une platine cassette ou un magnétophone : régler le niveau

Vu-mètres et bouton de niveau d'enregistrement d'une platine cassette Technics RS-612US
Les vu-mètres et le bouton de niveau d’enregistrement d’un Technics RS-612US

C’est là que le vu-mètre est dans son élément. On règle le bouton de niveau d’enregistrement jusqu’à ce que l’aiguille évolue autour de 0 VU : trop bas, le signal se rapproche du bruit de fond ; trop haut, il sature. L’analogique tolère mieux les excès brefs que le numérique : les concepteurs des indicateurs de crêtes européens avaient constaté que des pointes très brèves présentaient peu de risque pour les émetteurs et les magnétophones, et qu’une distorsion de transitoire de moins d’une à deux millisecondes reste inaudible. Le principe d’enregistrement lui-même est décrit dans l’article sur le magnétophone à bandes.

Deux vu-mètres éclairés d'un magnétophone à bobines Philips N4422
Les deux vu-mètres éclairés du Philips N4422, magnétophone à bobines grand public des années 1970. Photo Raimond Spekking, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Dans un ampli : l’aiguille qui n’est pas toujours un vu-mètre

Les grands cadrans bleus de McIntosh en sont l’exemple le plus connu. Selon l’ingénieur de la marque Roger Russell, le MC2505 fut le premier ampli McIntosh à recevoir des cadrans : leur échelle, en décibels, plaçait 0 dB à la puissance nominale de 50 W, et elle ressemblait à celle d’un vu-mètre. Les modèles suivants ont évolué vers de véritables wattmètres : leurs manuels décrivent des cadrans de puissance de sortie, réagissant aux crêtes, qui calculent la puissance à partir de la tension et du courant, et précisent que leur réponse est près de dix fois plus rapide que celle d’un vu-mètre professionnel. Ils ne mesurent donc pas le niveau du signal, mais la puissance délivrée aux enceintes.

Le cas de Yamaha est plus instructif encore. D’après What Hi-Fi?, les cadrans des A-S1200, A-S2200 et A-S3200 peuvent afficher la puissance de sortie en mode crête, en mode VU ou en mode moyenne. On voit ainsi, sur le même appareil, la différence entre une lecture lissée et une lecture qui capte les pointes. Pour le mode VU, la notice du voisin A-S1100 parle d’une valeur efficace proche de la sensation d’écoute.

À l’inverse, sur certains récepteurs, les aiguilles éclairées n’ont rien à voir avec le niveau audio : elles servent à l’accord FM, en indiquant la force du signal ou le centrage sur la station. C’est ce que décrivent plusieurs fiches de revendeurs pour le Harman Kardon 330B, dont les cadrans éclairés en vert ressemblent pourtant à des vu-mètres.

Du studio au numérique

Pont de vu-mètres d'une console de studio API
Un pont de vu-mètres au-dessus d’une console de studio API : à partir des années 1960-1970, la multiplication des pistes exige des dizaines de cadrans.

Dans les studios, le vu-mètre s’est imposé presque par économie. Quand l’enregistrement multipiste se généralise, consoles et magnétophones réclament énormément d’indicateurs, et le PPM coûte trop cher. Les fabricants simplifient alors le vu-mètre en supprimant son atténuateur réglable, très coûteux. La sensibilité de l’aiguille se trouve figée : 0 VU correspond à +4 dBu, un niveau de console devenu standard simplement parce qu’il était pratique.

Avec le numérique, la logique s’inverse : un dépassement, même bref, produit des artefacts nettement audibles. Les indicateurs de crêtes s’imposent, et les normes de diffusion fixent un plafond de −1 dBTP en « true peak ». Les premiers systèmes professionnels de Sony, les PCM-1600 et 1610, reprennent pourtant la logique analogique : un repère d’exploitation noté 0, avec 20 dB de marge au-dessus. Avec le PCM-1630, Sony replace le zéro tout en haut de l’échelle, au niveau d’écrêtage, et tous les appareils numériques l’ont suivi, ce qui explique que les enregistrements frôlent si facilement 0 dBFS. Le principe du PCM qui sous-tend ces appareils n’a rien à voir avec l’aiguille, mais l’habitude de viser un niveau cible a survécu : le K-System de Bob Katz (1999) recrée numériquement l’esprit du vu-mètre, son réglage K-20 équivalant à un vu-mètre classique avec 0 VU à +4 dBu et 20 dB de marge.

Pourquoi il survit

Si le vu-mètre a traversé toutes ces générations, c’est que l’angle de l’aiguille se lit instantanément, sans calcul et sans détourner l’attention de la musique. À une condition : que le niveau moyen reste proche de 0 VU et que l’appareil soit bien étalonné sur le niveau d’exploitation du système. Mal aligné, il paraît inutile, comme à la BBC.

Sources

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